mercredi 1 décembre 2010

Le montage - Jean-Luc Godard


« L’idée que je défends dans l’Histoire du cinéma que je prépare, Quelques histoires à propos du cinéma, c’est que le montage fait la spécificité du cinéma, et sa différence par rapport à la peinture et au roman. Le cinéma tel qu’il est né va disparaître assez vite, à l’âge d’homme, et sera relayé par autre chose. Mais son originalité, qui n’aura jamais vraiment existé, comme une plante qui n’est jamais vraiment sortie de terre, c’est le montage. Les gens du muet l’ont senti très fort, et en ont beaucoup parlé. Aucun ne l’a trouvé. Griffith cherchait quelque chose comme le montage, il a trouvé le gros plan. Eisenstein croyait naturellement qu’il avait trouvé le montage... Mais, par montage, j’entends quelque chose de beaucoup plus vaste. Au montage, on se sent enfin en sécurité. C’est le moment qui me semble unique au monde, que je ne retrouve pas dans la vidéo, parce que là, on ne peut pas couper. Au montage, on a physiquement – c’est ce que je dis dans Le Roi Lear avec un plan de Woody Allen qui assemble deux bouts de pellicule à l’aide d’une épingle à nourrice – on a physiquement un moment, comme un objet, comme ce cendrier. On a le présent, le passé et le futur. La maman n’a pas ça par rapport à son enfant, les amoureux ne l’ont pas par rapport à leur amour, et les politiques, vous le voyez d’après leurs visages, sont vraiment loin de l’avoir. Personne ne l’a, moi je ne l’ai pas par rapport à ma propre vie. Mais au montage, j’ai un objet qui a un début, un milieu et une fin, qui est là, devant moi.

Ce que j’aime bien, c’est commencer à préparer le mixage tout de suite, au moment du montage. Je me dis: "tiens, peut-être que tel air de Léonard Cohen irait", on le recopie sur le 24 pistes, synchrone, on l’écoute, "non ça ne va pas", - ou alors on le laisse, on verra après. A ce moment là, il y a un ensemble de choses qui est plus proche de l’architecture, ou d’un art que je n’ai jamais bien compris, et que je commence seulement à comprendre : la sculpture. Il y a des sculpteurs qui partent de l’aile du nez, et sculptent tout à la suite. Michel-Ange, paraît-il partait des doigts de pied, puis il faisait tout. D’autres procèdent par approches successives, c’est plutôt ce que je fais.


Vous montez tout seul, est-ce que justement un monteur ne pourrait pas vous aider ?
Je ne vois pas comment on peut ne pas faire le montage soi-même. J’en suis arrivé à un point où le montage devient de la composition, de la musique, ce qui fait que je pourrais employer qu’une sous-assistante, et cela me ferait de la peine de la voir classer des chutes, que, du reste, je ne classe plus. Pour King Lear, que j’ai monté très vite, j’ai jeté au fur et à mesure. Ensuite j’ai regretté certains trucs... Quelquefois, j’allais dans les sacs à ordures pour retrouver des rushes avant que le camion ne passe. (...)


Toujours à propos de montage, est-ce que le mot choix a un sens pour vous ? Oui, c’est un des moments les plus agréables, même si on n’a que deux mauvais plans, que l’on sait qu’on en aura pas d’autres, et que l’on est forcé de mettre l’un ou l’autre. C’est vraiment la possibilité de transformer sa liberté en destin. En général, tous les premiers films sont trop longs, parce qu’on y met vingt ans de vie. A bout de souffle durait 2 heures 30, on m’a dit : "C’est trop long." Moi je ne savais pas quoi couper ou garder. Je ne savais pas comment couper, donc j’ai simplement essayé de garder tout ce que j’aimais bien dans ce film, tout ce que j’appellerais des temps forts, mes temps forts à moi. On est arrivé à 1 heure 25, 1 heure 30. Je croyais avoir innové. Mais plus tard j’ai trouvé une histoire semblable dans les mémoires de Robert Parrish. Il est intervenu sur le montage de All the King’s Men de Robert Rossen. Le film durait 3 heures 30, il était en montage depuis deux ou trois ans, plus personne n’y croyait plus. Parrish a dit à Rossen: "On garde les temps forts... si on décide que ce qui est fort, c’est quand il entre dans la pièce, et que les 5 minutes de dialogues qui suivent sont moins fortes, on les coupe." C’est ce qu’ils ont fait, ils ont ramené le film à 1 heure 30, et il a eu un Oscar.
(...)


Vous avez conscience de compter plus que vos films ?
On est dans une société de noms, où le nom compte plus que la chose ou la personne. Un nom, c’est capital. Alors je fais avec.... Et puis j’ai des devoirs, par rapport à des morts, ou des gens qui ne sont pas encore nés et que je représente.


Alors ça ne vous embête pas tout le côté, je suis Godard, etc. Ce mythe qui fait que plein de gens liront cet interview au lieu d’aller voir vos films ? Je suis Godard, c’est de la philosophie, tout ça. Moi ma formule, maintenant, c’est : "Je suis un chien et ce chien suit Godard." Du verbe suivre, suivra, suivrons, suivrez.... »



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Les Cahiers du Cinéma, Godard par Godard / Tome 2, 1998.